Gérer ses émotions ou les réguler ?

Lorsque vous traitez avec des gens, rappellez-vous que vous n’avez pas affaire à des créatures logiques, mais à des créatures émotionnelles.

Dale Carnegie

Un choix de mot qui importe

Selon le dictionnaire Larousse, la gestion est «l’action ou la manière de gérer, d’administrer, de diriger, d’organiser quelque chose». Une autre définition ajoute qu’il s’agit de la «période pendant laquelle quelqu’un gère une affaire». D’une manière ou d’une autre, on s’entendra pour dire qu’il s’agit d’un concept très cartésien, presque bureaucratique. Ce choix de mot, encore communément admis dans le discours populaire, illustre bien la place dominante accordée à la raison, même lorsqu’on parle d’émotions.

Mais souhaite-t-on réellement en arriver à administrer nos émotions, comme on administrerait notre comptabilité ou une entreprise? Est-ce réellement souhaitable? Serait-ce même possible? Lorsqu’une émotion désagréable se présente, est-ce cela l’objectif : la classer dans un petit tiroir mental, entre «répondre aux courriels» et «préparer le souper», puis passer à autre chose, comme si de rien n’était?

Si l’on pousse la logique jusqu’au bout, la définition du mot gestion semble même suggérer qu’il devrait y avoir une durée maximale allouée à nos émotions. Une fois ce délai écoulé, l’épisode émotionnel devrait prendre fin rapidement, efficacement et sans trop déranger s’il-vous-plaît.

Petit historique de nos conceptions

L’utilisation communément admise du terme gestion des émotions paraît peut-être anodine, mais elle reflète selon moi la trop faible valeur que l’on accorde encore aujourd’hui à nos expériences émotionnelles. Cette croyance en la supériorité de la raison ne date d’ailleurs pas d’hier. Platon, l’un des philosophes les plus influents de son époque, considérait notamment les émotions comme des forces qui pervertissent la raison. S’il avait pu, il les aurait probablement éradiquées.

On sait aujourd’hui que cela est impossible. On ne peut pas bloquer l’apparition de nos émotions, mais à défaut de pouvoir les éliminer, plusieurs continuent de croire qu’il vaut mieux les contrôler, les minimiser ou du moins les cacher sous le tapis pour un temps. Au fil de ma carrière de psychoéducatrice, j’ai été surprise par le nombre de personnes qui m’ont confié qu’elles préféreraient ne rien ressentir du tout.

Avec une tonne de bienveillance, j’ai toujours répondu quelque chose qui ressemblait à : je comprends que tu en sois venue à croire cela, mais c’est toutefois mal comprendre le rôle fondamental des émotions dans nos vies. En effet, sans elles, nous serions complètement perdus. Elles sont notre boussole intérieure. Elles orientent nos choix, notre motivation, nos comportements et, ultimement, elles favorisent notre survie et notre adaptation. Se couper de nos émotions, ce ne serait pas devenir plus fort, ce serait devenir plus vide. Ce serait perdre notre sens de l’orientation face aux évènements qui surviennent, perdre notre boussole.

Il est donc essentiel de faire la lumière sur les fausses croyances que nous entretenons collectivement à propos des émotions, car celles-ci peuvent réellement nuire à notre capacité de les apaiser.

Être plutôt que faire

À force d’entendre parler de gestion des émotions, on en vient à croire qu’il existerait une manière uniforme, presque standardisée, de faire quelque chose avec elles. Comme s’il suffisait d’appliquer la bonne technique pour les éliminer ou, à tout le moins, réduire leur intensité systématiquement. On cherche une démarche claire, logique et stable à appliquer lorsqu’une émotion se manifeste… un peu comme on suivrait les étapes pour résoudre un problème de mathématiques.

Et si on était à côté de la plaque?

Et s’il fallait cesser de vouloir faire quelque chose de précis avec nos émotions, et commencer par simplement les laisser être? S’il fallait d’abord (ré)apprendre à les ressentir pleinement, à tolérer les vagues qu’elles occasionnent et à mieux les comprendre… au lieu de chercher à les diriger? Si on leur laisse faire leur travail, c’est elles qui nous guideraient, et pas l’inverse.

Rappelons-nous donc que c’est d’abord en apprenant à être plus présent à soi que l’on pourra mieux réguler nos états internes, ainsi qu’ultimement, devenir plus présent et empathique à autrui également.

Régulation émotionnelle

C’est ici que la notion de régulation émotionnelle plutôt que gestion des émotions prend tout son sens. Réguler, ce n’est pas supprimer, classer ou contrôler. C’est accueillir, écouter et moduler avec conscience et douceur. C’est reconnaître que les émotions font partie de nous et qu’elles ont un message important à livrer.

Parler de régulation émotionnelle est donc non seulement plus juste d’un point de vue scientifique, mais c’est aussi bien plus aidant pour nourrir une saine relation avec notre cœur.

Ressources utiles

Bengaly, M., & Fortin Lachance, H. (2024). Guide pratique pour développer ses compétences relationnelles : Connaissance de soi, gestion des émotions, écoute. Presses de l’Université du Québec

Brown, B. (2021). Atlas of the heart: Mapping meaningful connection and the language of human experience. Random House

Damasio, A. (1995). L’erreur de Descartes : La raison des émotions. Paris: Odile Jacob.

Ekman, P., & Davidson, R. J. (Eds.). (1994). The nature of emotion: Fundamental questions. Oxford University Press.

Goleman, D. (1997). L’intelligence émotionnelle (tome 1): comment transformer ses émotions en intelligence. Édition Robert Laffont. 432 pages.

Hélène Fortin Lachance

Hélène Fortin Lachance

Ma mission est de vous aider à mieux vivre vos émotions et/ou à accompagner efficacement celles de vos enfants. J’adore aussi utiliser des images et techniques d’impact pour approfondir les réflexions.

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